Énergie·Sobriété
Rincer sa vaisselle avant le lave-vaisselle : le réflexe qui coûte de l'eau chaude et lave moins bien
Passer l'assiette sous l'eau chaude avant de la ranger dans la machine passe pour un geste de bon sens. C'est jusqu'à 7 000 litres jetés par an, et une tablette privée de ce sur quoi ses enzymes travaillent.
Publié le · par Gaëtan Rebut
Dans cet article
Douze assiettes, un filet d'eau chaude sur chacune, le temps de faire partir la sauce tomate. Quarante secondes pièce, huit minutes de robinet ouvert, et le lave-vaisselle n'a pas encore démarré. Le geste passe pour du bon sens ménager. Sur une machine vendue après 2010, il travaille contre elle plus souvent qu'il ne l'aide.
Huit minutes de robinet contre dix litres de cycle
Un robinet de cuisine débite 6 à 12 litres par minute, selon qu'il porte un mousseur ou non. Deux petites minutes de pré-rinçage et vous avez déjà fait couler 12 à 24 litres. Un lave-vaisselle récent en consomme 9 à 12 sur son programme éco, pour la totalité du cycle : lavage, rinçages, séchage compris. Le geste préparatoire coûte donc plus d'eau que le lavage complet qu'il prépare.
Reste à chiffrer l'année. Un foyer qui lance sa machine quatre à cinq fois par semaine tourne autour de 220 cycles. Et l'eau du robinet de cuisine, on la prend chaude : chaque litre monté de 25 °C réclame environ 0,03 kWh, un peu plus d'un demi-centime à 0,20 €/kWh. Si votre ballon est piloté en heures creuses, la facture baisse, elle ne disparaît pas.
Un coup rapide d'une minute à l'eau tiède, c'est déjà près de 1 500 litres dans l'année, une douzaine d'euros d'eau et de chauffe. Deux minutes d'eau chaude, l'habitude la plus répandue, font monter le total à 3 500 litres et 35 €. Les plus consciencieux, ceux qui rendent l'assiette presque propre en trois ou quatre minutes, dépassent les 7 000 litres et les 70 € par an. Calcul fait sur 220 cycles, une eau à 4,30 €/m³ assainissement compris — la moyenne nationale, dont votre commune peut être très éloignée — et l'électricité à 0,20 €/kWh.
Un foyer qui rince consciencieusement passe environ trois fois plus d'eau au robinet que sa machine n'en consomme dans l'année.
Ce chiffre-là déplace le débat. La comparaison qui intéresse la plupart des gens, celle du lavage à la main contre le lave-vaisselle, suppose qu'on ne fait pas les deux. Le pré-rinçage systématique, lui, revient à payer les deux méthodes pour un seul résultat.
Tablette et capteur comptent l'un comme l'autre sur une assiette sale
Depuis le 1er janvier 2017, les phosphates sont interdits dans les détergents lave-vaisselle vendus aux particuliers en Europe. Les fabricants ont compensé en poussant les enzymes. Une tablette moderne contient des protéases, qui découpent les protéines — jaune d'œuf, lait, viande — et des amylases, qui s'attaquent à l'amidon des pâtes, des pommes de terre et des sauces liées.
Une enzyme est un catalyseur. Elle a besoin d'un substrat sur lequel se fixer. Sur une assiette déjà passée sous l'eau, une bonne partie de la formule n'a plus de travail.
Attention à ne pas surinterpréter : votre vaisselle ne ressortira pas sale pour autant, les alcalins et les agents de blanchiment font le reste. Le problème est ailleurs. Vous payez une tablette entière, dosée pour une charge normalement salie, afin de laver une charge que vous avez déjà à moitié nettoyée à la main. Et le trio classique du bac à produits ne rattrape rien de ce que vous avez enlevé au robinet : le sel adoucit l'eau, le liquide de rinçage aide au séchage, aucun des deux ne remplace un détergent qui tourne à vide. Leur rôle exact, on l'a détaillé dans notre point sur le sel, le liquide de rinçage et les tablettes tout-en-un.
Ces enzymes travaillent entre 40 et 55 °C environ et perdent leur activité au-delà de 60. Monter en température ne compense donc pas un pré-rinçage : ça désactive plutôt la partie de la formule qui restait utile.
La chimie n'est que la moitié de l'affaire. L'électronique de la machine fait la même hypothèse, en plus littéral. La plupart des modèles de milieu et de haut de gamme embarquent une sonde de turbidité, un petit capteur optique qui mesure les particules en suspension dans l'eau de lavage et ajuste la suite : durée, température, nombre de rinçages. Sur un programme Auto, une eau qui reste claire au premier passage est lue comme « charge peu sale ». La machine raccourcit, chauffe moins, rince moins.
Or le capteur mesure ce qui flotte, pas ce qui est collé. Un gratin qui a séché trois heures ne trouble presque rien au premier remplissage, surtout si le liquide est parti au robinet. Voilà le seul cas où le pré-rinçage dégrade franchement le résultat : une machine convaincue qu'elle lave des verres à eau, appliquée à un plat à four.
Sur le programme éco, cette mécanique ne joue quasiment pas. Ses paramètres sont figés — c'est ce qui permet de mesurer le cycle et de l'afficher sur l'étiquette énergie, comme on l'explique dans notre article sur ce que consomme vraiment le programme éco. Le pré-rinçage y devient une dépense sèche, sans même la contrepartie d'un cycle raccourci.
Ce qu'il faut retirer, et la seule vaisselle qui mérite vraiment de l'eau
Le filtre retient ce qui se détache pendant le lavage. Il n'est pas fait pour digérer du solide dur, et c'est le seul risque mécanique réel. Un raclage à sec au-dessus de la poubelle, avec le dos d'un couteau, règle la question en trois secondes par assiette. Ce qui doit partir avant la machine :
- os, arêtes, noyaux d'olive ou d'abricot, coquilles de moules : ils rayent la cuve et peuvent atteindre la pompe ;
- marc de café et sable de poireau, assez fins pour traverser le filtre et se redéposer en voile gris sur les verres ;
- papiers, étiquettes de bocaux décollées, cure-dents, élastiques, films plastique ;
- la graisse figée en quantité, celle d'un plat de confit ou d'une poêle de lardons, qui se re-dépose avant même d'arriver au filtre.
Tout le reste part au lavage : la sauce, le jaune d'œuf, le riz collé, le gras ordinaire d'une assiette. Racler et rincer sont deux gestes différents, et un seul des deux consomme de l'eau chaude.
Reste un cas où le robinet se défend, celui de la vaisselle qui va patienter. Un jaune d'œuf, un porridge, du blanc d'œuf ou du fromage fondu séchés quarante-huit heures forment une croûte que les enzymes ne dissolvent plus toujours en un cycle. Si vous ne lancez la machine que tous les deux ou trois jours, humidifier ces aliments-là évite un second lavage, qui coûterait bien davantage que le rinçage lui-même.
Deux réflexes valent mieux que le robinet grand ouvert. Fermer la porte de la machine, d'abord : une cuve close reste humide et empêche le résidu de durcir, une cuve laissée entrouverte le sèche en quelques heures. Utiliser ensuite le programme prélavage ou rinçage seul, quand la machine en a un : 3 à 5 litres d'eau froide, sans détergent, là où le robinet en aurait passé cinq fois plus.
Et si vous rincez malgré tout, faites-le à l'eau froide. La chaleur ne sert à rien pour décoller un résidu frais, elle ne sert qu'à cuire un peu plus l'œuf sur la fourchette.
Deux objections qu'on nous oppose chaque fois
« Ma machine lave mal, je n'ai pas le choix »
Une machine qui lave mal a presque toujours un filtre encrassé, des bras d'aspersion dont les trous se sont colmatés au calcaire, ou un bac à sel vide dans une région à eau dure. Le pré-rinçage masque le symptôme et laisse le défaut s'installer. Démonter le filtre, passer les bras sous l'eau chaude en débouchant les orifices avec un cure-dent, vérifier le témoin de sel : un quart d'heure, deux fois par an.
« Sinon la cuisine sent mauvais »
L'odeur ne vient pas des restes du jour, elle vient de ce qui stagne au fond du filtre depuis des semaines et du joint de porte qu'on ne nettoie jamais. Une cuve fermée sur de la vaisselle sale de la veille ne sent pas. Une machine dont le filtre n'a pas été touché depuis six mois sent, même remplie d'assiettes impeccablement rincées.
Le test à faire une fois, sur deux semaines
Arrêtez complètement de rincer pendant quinze jours. Raclez le solide, retirez les os et les noyaux, chargez, lancez le programme éco avec une tablette entière. Puis regardez ce qui ressort — pas l'impression générale, chaque pièce, en particulier les verres et le fond des bols.
Si une assiette pose problème, ouvrez le filtre avant de rouvrir le robinet.
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