Déchets radioactifs : que deviennent-ils vraiment en France ?
1,9 million de m³ de déchets radioactifs en France, mais 3 % du volume concentre plus de 99 % de la radioactivité. Catégories, entreposage actuel, projet Cigéo : ce qui est maîtrisé et ce qui reste débattu, sans alarmisme ni complaisance.
Publié le · par Admin
Quelques piscines olympiques. Voilà le volume des déchets nucléaires les plus dangereux jamais produits en France après soixante ans de production électronucléaire. Le mot « déchets nucléaires » charrie des images de fûts menaçants et de sites secrets, mais la réalité tient dans cet écart : l'essentiel de ce qu'on entasse est à peine radioactif et déjà stocké banalement, pendant qu'une poignée de colis concentre presque tout le danger sans avoir encore de solution définitive.
Cinq familles, pas un seul « déchet »
Il n'existe pas « un » déchet radioactif. On les classe selon deux critères. Le niveau d'activité mesure l'intensité du rayonnement. La durée de vie dit combien de temps il faut pour décroître : un déchet « à vie courte » a une période radioactive inférieure ou égale à environ 31 ans, celle du césium 137 ; un déchet « à vie longue » met beaucoup plus de temps.
Ce croisement donne les grandes catégories de l'inventaire national :
- TFA (très faible activité) : gravats, ferrailles, terres, issus surtout du démantèlement. À peine radioactifs.
- FMA-VC (faible et moyenne activité à vie courte) : gants, filtres, outils contaminés. Le tout-venant de l'exploitation.
- FA-VL (faible activité à vie longue) : déchets anciens, graphites, déchets radifères.
- MA-VL (moyenne activité à vie longue) : structures métalliques entourant le combustible, fortement irradiées.
- HA (haute activité) : résidus ultimes du retraitement du combustible. Les plus dangereux, et de loin.
Le volume et le danger ne sont pas dans le même camp
Le chiffre clé est contre-intuitif. L'inventaire de l'Andra (bilan à fin 2024) recense de l'ordre de 1,9 million de m³ de déchets radioactifs en France, avec une croissance d'environ 40 000 m³ par an. Mais la radioactivité, elle, ne se répartit pas du tout comme le volume.
| Catégorie | Part du volume | Part de la radioactivité |
|---|---|---|
| TFA + FMA-VC + FA-VL | environ 97 % | moins de 1 % |
| HA + MA-VL | environ 3 % | plus de 99 % |
Presque tout le danger loge donc dans une fraction minuscule du volume. Les déchets HA, les plus redoutables, pèsent à peine de l'ordre de 10 000 m³. Les MA-VL avoisinent quelques dizaines de milliers de m³. Le reste, c'est la grande masse des déchets faiblement actifs, dont une bonne part sort simplement du démantèlement des installations.
On ne raisonne pas en tonnes mais en couple volume / radioactivité. Un hangar plein de gravats TFA inquiète moins qu'un seul colis de verre HA.
Où ils dorment aujourd'hui
Pour les déchets de faible et moyenne activité à vie courte, la solution industrielle tourne depuis longtemps. On les conditionne — compactés, cimentés — puis on les stocke en surface, surtout au Centre de stockage de l'Aube (CSA), en exploitation depuis 1992. Le Centre de la Manche est fermé et sous surveillance. Le pari : au bout d'environ 300 ans, la radioactivité de ces déchets aura été divisée par mille et rejoindra des niveaux comparables à la radioactivité naturelle. La filière garde ses questions ouvertes, durée de surveillance et capacité notamment, mais elle marche.
Pour les déchets les plus actifs, rien de tel : aucun stockage définitif n'existe à ce jour. Ils sont entreposés, et le mot pèse. Entreposer, c'est mettre en attente sous surveillance active, dans des installations pensées pour des décennies, pas pour l'éternité.
- Les déchets HA du retraitement sont vitrifiés, coulés dans du verre, enfermés dans des conteneurs en acier et entreposés dans des puits ventilés sur le site Orano de la Hague.
- Les combustibles usés en attente de traitement patientent dans des piscines qui les refroidissent. La saturation est un sujet réel : les projections de remplissage, un temps calées autour de 2030, ont été repoussées vers 2040, mais un nouvel entreposage reste à trancher.
À l'échelle d'une génération, cet entreposage est techniquement sûr. Sa faiblesse tient en un mot : il repose sur une vigilance humaine continue. Ventilation, contrôles, maintenance. Léguer cette dépendance indéfiniment à ceux qui viendront après, c'est justement ce que la loi française a refusé en ouvrant une autre voie pour le très long terme.
Cigéo : enfouir à 500 mètres et fermer derrière soi
Le projet Cigéo, à Bure (Meuse), veut stocker en couche géologique profonde les déchets HA et MA-VL, ceux qui resteront dangereux des dizaines voire des centaines de milliers d'années. On enfouirait les colis à environ 500 mètres, dans une couche d'argile âgée de 160 millions d'années, retenue pour son imperméabilité et sa stabilité. Capacité visée : de l'ordre de 83 000 m³.
Le stockage profond mise sur la « sûreté passive ». Une fois les galeries refermées, la protection ne dépend plus d'aucune intervention humaine, seulement des barrières naturelles et ouvragées : verre, acier, argile, roche. L'inverse exact de l'entreposage actuel, qui réclame une surveillance permanente.
En 2026, le calendrier est balisé :
- Demande d'autorisation de création déposée par l'Andra début 2023.
- Avis favorable de l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (l'ASNR, née de la fusion ASN-IRSN) fin 2025, assorti de réserves et d'engagements à lever.
- Enquête publique attendue, puis éventuel décret d'autorisation vers 2028.
- Une phase pilote avec les premiers colis envisagée entre 2035 et 2040, avant une éventuelle exploitation à pleine échelle.
La facture, elle, a gonflé. L'État a retenu un chiffrage de l'ordre de 37 milliards d'euros (aux conditions économiques de 2025) sur plus d'un siècle d'exploitation, contre 25 milliards estimés en 2016 ; selon les hypothèses, la fourchette s'étale d'environ 26 à 37 milliards. Le montant se répartit sur des décennies, mais il rappelle une évidence trop souvent escamotée quand on compare les filières : gérer les déchets fait partie du coût réel de l'électricité nucléaire. Nous le détaillons dans notre décryptage sur ce que le nucléaire pèse vraiment dans votre facture.
Ce qui fait consensus, ce qui divise encore
Deux niveaux à distinguer. Sur le plan scientifique et industriel, le diagnostic fait largement consensus : on sait conditionner, vitrifier et entreposer ces déchets de façon sûre à l'échelle d'une génération ; le stockage géologique est la solution de référence retenue par la quasi-totalité des pays nucléarisés, et il a reçu l'avis favorable de l'autorité de sûreté indépendante. La couche d'argile de Bure a été étudiée pendant des décennies dans un laboratoire souterrain.
Restent des questions ouvertes, qu'on ne peut pas balayer :
- La réversibilité. La loi impose de pouvoir récupérer les colis pendant au moins 100 ans. Faut-il refermer définitivement, ou garder l'option de faire autrement plus tard ? Le débat n'est pas clos.
- Le pari du très long terme. Garantir l'étanchéité d'un site sur 100 000 ans repose sur des modèles ; aucune expérience humaine ne couvre une telle durée. Les promoteurs invoquent la stabilité géologique passée, les opposants l'incertitude qu'on ne peut réduire.
- L'acceptabilité. Le projet est contesté localement, et l'enquête publique sera un vrai test démocratique.
- La saturation des entreposages avant même l'ouverture de Cigéo, qui force des décisions intermédiaires.
La part de loin la plus volumineuse des déchets dispose de filières qui fonctionnent. La part la plus dangereuse, minime en volume, est sous contrôle mais en attente d'une solution définitive qui s'étalera sur des générations. Un héritage encadré, coûteux, perfectible, qu'il faut peser au regard des risques réels du nucléaire plutôt que des fantasmes. La vraie question n'est pas de savoir si on peut gérer ces déchets : on le peut. C'est à quel prix, sous quelle surveillance, et avec quelle dose d'incertitude on accepte de vivre.
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